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Edito:Isolation extérieure et transformation du paysage urbain

Aus Archi-Wiki

13/01/2023


La hausse des coûts de l’énergie a donné un coup d’accélérateur aux projets d’isolation thermique extérieure (ITE). Jusqu’ici , les travaux étaient surtout visibles sur les grands ensembles des années 1960 et 1970. Depuis le début de l’année 2022, on voit de plus en plus de maisons ou immeubles des années 1900-1930 concernés par ces travaux.

Ces rénovations ne font pas toujours l’objet d’une réflexion d’ensemble et sont à l’initiative des propriétaires, publics, bailleurs sociaux et privés . La loi contraint les propriétaires dont les logements sont les moins bien isolés. Le diagnostic de performance énergétique (DPE) est obligatoire à la vente comme à la location et classe les logements en fonction de leur consommation (de A à G). Seront interdits à la location, dès 2023, les logements classés G consommant plus de 450 kWh/m²/an d’énergie finale1.

La loi destinée à lutter contre les passoires thermiques se durcit d’année en année, ainsi toutes les classes G seront interdits à la location en 2025, toutes les classes F en 2028 et toutes les classes E en 20342. Il faut donc s’attendre à un grand nombre de logements en travaux ces prochaines années, soit par l’intérieur, soit par l’extérieur. Nous nous intéressons dans cet article uniquement aux travaux par l’extérieur, qui modifient souvent le paysage urbain, pour le meilleur et pour le pire.

La partie technique, le choix des isolants, est largement documenté, nous n’y reviendrons pas. Les propriétaires sont incités à isoler par des dispositifs d’aides, portés par l’agence nationale de l’habitat (ANAH), sous le nom « Maprimerenov ». Cet article n’a pas non plus pour but d’aborder l’aspect financier tant en terme de coût que d’aide, même si nous verrons que le coût est un frein à la question de l’esthétique.

maisons mitoyennes dans un quartier résidentiel, l'une est isolée, pas l'autre

Notre étude se limite à Strasbourg, car nous le verrons, dans le détail, la protection du paysage est une question pour laquelle l’aspect local joue un rôle important. La loi sur la rénovation énergétique n’a pas fait d’exception concernant le patrimoine en dehors des protections déjà existantes. C’est donc aux communes ou collectivités que revient l’initiative d’accorder ou pas une autorisation pour une isolation extérieure. Nous parlerons le plus souvent du bâti résidentiel (privé/public) ou semi-commercial (avec commerce au rez-de-chaussée), car les collectivités propriétaires de bâtiments publics (école, bibliothèque, etc) font appel à des architectes le plus souvent bienveillants et attentifs à ces problématiques patrimoniales, ce qui est beaucoup moins le cas lorsque la maîtrise d’ouvrage revient à des particuliers ou de petites copropriétés (cas d’une grande partie du bâti résidentiel).

Ce texte a une fonction didactique, à travers des exemples, nous nous intéresserons à l’esthétique des bâtiments avant et après isolation, en distinguant trois périodes. D’abord les bâtiments construits avant 1918 qui possèdent souvent des façades en pierre de taille ou à colombages. Ensuite nous aborderons les bâtiments construits entre 1918 et 1945, où le décor est souvent plus simple que la période précédente. Enfin nous aborderons la période moderne entre 1945 et 1979, pendant laquelle les bâtiments n’étaient pas encore isolés. Après les deux chocs pétroliers, de 1973 et 1979 on a commencé à isoler les bâtiments. Les bâtiments les plus récents, basse consommation (BBC), RT2012 et 2020 ne sont pas concernés par ces travaux.

Mais avant de nous intéresser au bâti des différentes périodes, voyons comment notre paysage urbain est protégé.

Chapitre 1 : Protection du paysage

Le but de cet article n’est pas de faire un relevé exhaustif des protections existantes, mais plutôt de donner les grandes lignes en expliquant qu’il n’est pas possible de faire n’importe quoi n’importe où.

1. Les anciens dispositifs concernant la protection de l’image de la Ville

Avant d’aborder les actuelles protections du patrimoine, nous allons aborder très brièvement, à titre d’indication historique ce qui existait auparavant pour protéger le paysage urbain.

Le 19 octobre 1910, le Conseil municipal de Strasbourg, adoptait une loi sur la protection de l’image de la ville. Une commission municipale des Beaux-Arts était ainsi créée, au sein de laquelle les membres étaient nommés pour moitié par le Conseil municipal et par le maire. Il est prévu par l’article 3 du statut local : « Avant de refuser une autorisation pour des raisons esthétiques ou avant d’accorder une dérogation aux prescriptions concernant la protection de l’aspect local, le maire devra entendre la commission des Beaux-arts »3. Lors de la première phase de la Grande Percée, dès 1910, une commission des façades est également créée.

En 1959, la commission municipale des Beaux-Arts, qui ne s'est plus réunie depuis des années, est renommée « commission municipale pour la Protection de l’aspect local ». En 1968, la commission municipale pour la Protection de l’aspect local sera renommée « commission municipale pour la Protection des sites ». Ces commissions n’existent plus de nos jours, elles ont été remplacées par d’autres dispositifs de protection.

Pour un panorama complet sur la protection du paysage, nous vous conseillons de consulter les recherches de Sophie Eberhardt, qui a consacré une thèse en 2015 sur la question de la construction du regard patrimonial4. Ce bref historique est issu de ces recherches.

2. Bâtiments classés ou inscrits au titre des monuments historiques

carte des monuments historiques : hyper-concentration dans l'Ellipse insulaire et la Neustadt

La première liste publiée de monuments classés date de 1840. Cette liste est régulièrement mise à jour.

Les immeubles dont les façades, toitures, sont protégés au titre des monuments historiques ou inscrits sur la liste supplémentaire des monuments historiques sont d’office non concernés par ces travaux. Rien n’interdit par contre de les isoler par l’intérieur quand c’est légalement ou techniquement possible.

A titre de comparaison Strasbourg compte 225 édifices protégés5 pour un total d’environ 25000 bâtiments. Moins de 0,1 % des bâtiments de la Ville sont donc protégés. Dans un rayon de 500 mètres des monuments historiques, inscrits ou classés, les travaux nécessitent l’avis de l’architecte des bâtiments de France, ce qui limite donc fortement la possibilité de faire une isolation inappropriée dans un secteur patrimonial. La Grande Île, où se trouve l’immense majorité des bâtiments classés ou inscrits, est protégé en totalité contre les projets d’isolation qui ne respecteraient pas l’environnement immédiat.

On signalera à toute fin utile que les labels, UNESCO, « Patrimoine XXe », Architecture Contemporaine Remarquable (ACR), etc ne protège pas les édifices, il s'agit d'une reconnaissance pour certains bâtiments ou un secteur bien défini.

3. Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace (SCMHA)

Fondée en 1855 et reconnue d’utilité publique en 1865, la Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace s’est donné pour mission la sauvegarde, la mise en valeur et l’étude du riche patrimoine archéologique, architectural et historique de la région6.

Cette société intervient dans le cadre de la protection des monuments historiques – dont l’intégrité n’est jamais définitive – et son champ visuel (covisibilité). Le bâti en dehors de son champ de compétence ne semble donc pas concerné.

4. Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV)

PSMV de Strasbourg

Strasbourg est doté d'un secteur sauvegardé depuis 1974 (créé par la loi Malraux) et de son PSMV depuis 1985 (sud de la Grande Île). La révision-extension du PSMV étend le secteur sauvegardé à la totalité de la Grande-Île et au cœur de la Neustadt suite à un arrêté préfectoral datant de 2011. Cette extension intervient dans le contexte de l’inscription de la Neustadt au titre de l’UNESCO (en 2017).

La révision-extension du PSMV a été validée par le Conseil de l’Eurométropole de Strasbourg le 4 février 2022. L’enquête publique est en cours7.

La Grande Île et le coeur de la Neustadt sont donc protégés par le PSMV et par l’inscription UNESCO. Il est donc peu probable que dans ce secteur les façades soient défigurées par des projets d’isolation non respectueux.

5. PLU : Plan Local d’Urbanisme

PLU de neudorf, avec les alignements et bâtiments remarquables
alignement remarquable rue Schwendi

Le plan local d’urbanisme identifie de façon fine les espaces verts (y compris les arbres en coeur d’îlot), les bâtiments remarquables mais aussi les alignements de façades qu’il convient de préserver.

C’est donc un document indispensable pour prévenir tout projet d’isolation extérieure malheureux.

On trouve souvent ce type d’alignement remarquable pour les rues construites entre 1880 et 1914 mais aussi dans les ensembles résidentiels construit entre 1918 et 1945. On trouve principalement ce type d’immeuble dans la Neustadt, mais aussi dans les faubourgs, moins protégés, comme Cronenbourg, Koenigshoffen, Neudorf ou encore la Montagne Verte.

Le dernier PLU de l'Eurométropole de Strasbourg a été approuvé le 25 juin 2021.

6. Autorisation de la Ville de Strasbourg

Pour obtenir une autorisation d’isolation extérieure, il faut faire une demande de travaux à la Ville (déclaration préalable ou permis de construire selon les travaux envisagés) au service de la Police du Bâtiment. Trois cas de figure se présentent :

  • l’immeuble est en secteur « monument historique » (moins de 500 mètres d’un monument historique ou selon un découpage plus fin, selon les villes) ou PSMV, dans ce cas l’Architecte des bâtiments de France donne son avis. L'ABF est amené à émettre deux types d'avis : l'avis simple que l'autorité compétente (Ville par exemple) peut ne pas prendre en compte pour établir sa décision et l'avis conforme qu'elle doit prendre en compte pour établir sa décision.
  • l’immeuble est hors secteur monument historique, dans ce cas l’autorisation revient à la Ville de Strasbourg
  • dans tous les cas, après isolation, la largeur du trottoir doit être de 1,40 mètre pour permettre l’accessibilité de la voirie8

Selon le service de la Police du Bâtiment que nous avons contacté, les demandes d’autorisation d’isolation extérieure se font au cas par cas une fois passées les étapes de protection que nous avons vues (inscription, classement, PSMV...). Le service instructeur, avec l’avis de l’architecte conseil, prépare la décision pour l'élu en charge des autorisations d’urbanisme, qui prend la décision finale.

Sans être une règle générale, voici quelques indications sur les autorisations :

  • en présence de grès en façade (surtout s’il y a des éléments de décor en dehors des encadrements de fenêtres) ou de colombages , il y a un refus d’isolation par l’extérieur
  • si les éléments de décor sont en béton (cas le plus courant après 1918), la ville autorise l’isolation à condition de reconstituer l’ensemble des modénatures et du décor (encadrements de fenêtres, volets, bandeaux, relief Art-Déco, pilastre etc). Si l’intérêt patrimonial est trop prégnant, le pétitionnaire est invité à isoler par l’intérieur
  • le PLU est utilisé comme indicateur pour autoriser ou interdire l’isolation extérieure s’il s’agit par exemple d’un ensemble de façades homogènes ou d’un bâtiment remarquable

L’isolation des bâtiments ne doit pas faire oublier qu’il s’agit d’une opération technique, qui si elle n’est pas réalisée correctement, peut créer des désordres au bâti (pathologies du bâtiment). Ainsi il convient, surtout quand les matériaux ne sont pas naturels (polystyrène qui est le plus courant) que des ventilations soient créées (VMC). Le vieillissement de l’isolation est à prendre en compte, autant pour des raisons de pérennité du bâti que pour des raisons écologiques9.

Une étude pour la rénovation respectueuse du bâti ancien a été effectuée à l’échelle de l’Alsace par la DREAL/DRAC. Ce document étant peu connu du grand public, nous fournissons le lien en référence10.

Chapitre 2 : Isolation des bâtiments avant 1918

Avant 1918, les façades présentent souvent des éléments de décor, que ce soit sous forme de modénatures, sculptures, encadrement de fenêtre en grès, ou pans de bois (colombages). Certains immeubles sont partiellement ou en totalité en pierre de taille. Ce type d’immeuble ne se prête pas à une isolation extérieure pour des raisons techniques mais aussi d’esthétique. Imagine t-on une maison alsacienne ou une façade en pierre recouverte d’une isolation en polystyrène ?

Avec une maison à pan de bois il n’est donc pas possible de l’isoler par l’extérieur, surtout avec du polystyrène. Ce type de maison doit être isolé par l’intérieur avec des matériaux naturels perspirants.

A l’échelle de Strasbourg, nous avons très peu vu d’immeubles concernés par des isolations extérieures sur cette période, preuve que le système d’autorisation et de protection des façades « remarquables » fonctionne bien.

La Police du bâtiment refuse normalement les demandes d’isolation extérieure pour les immeubles avec des encadrements ou modénatures en pierre. Il existe des exceptions pour les bâtiments les plus simples lorsqu’il est fait usage du béton pour les encadrements de fenêtres.

Les immeubles présentant une façade en crépis avec simplement des encadrements de fenêtres sont parfois isolés par l’extérieur. Dans ce cas, les encadrements sont parfois reproduits sous forme de saillie au niveau de l’isolation.

On peut citer à titre d’illustration les n°7 et 9 rue des Ormes (construit vers 1900) dont le rez-de-chaussée en pierre a été conservé et l’étage et les lucarnes isolés.

Parfois il arrive que les décors ne soient pas reconstitués, on se retrouve ainsi avec des façades entièrement lisses :



A l’inverse sur des maisons très simples, maison d’artisan ou maraîchers, on peut se retrouver dans des situations où les façades sont qualitativement améliorées, surtout quand il y a une rénovation plus globale, avec une extension qui s’intègre bien dans l’environnement comme c’est le cas ici au 62 rue de la Charmille. On notera l’usage de bois sur les pignons qui diversifie l’usage des matériaux.

L’extension avec la bâtisse ancienne rénové a permis d’améliorer l’ensemble.

Chapitre 3 : Isolation des bâtiments entre 1918 et 1945

Durant cette période, entre les deux guerres, les façades sont beaucoup plus lisses et possèdent moins de décor, surtout celles de la période dite du « mouvement moderne ».

Les projets d’isolation extérieure sur cette période sont relativement récents, ils sont beaucoup plus nombreux depuis quelques années avec le renchérissement des coûts énergétiques.

Les années 1920 et 30 rassemblent des immeubles au style « Art-Déco » avec le plus souvent des éléments décoratifs au niveau des ferronneries, mais aussi sur les façades.

Avec l’isolation extérieure il y a un risque de perdre des éléments de décor, d’autant que cette période est beaucoup moins protégée que la précédente. Il existe peu de monuments historiques sur cette période et la plupart du temps ce bâti se trouve dans les faubourgs. Il y a un risque de banalisation du patrimoine des faubourgs si l’on ne protège pas son patrimoine et ses alignements remarquables.

L’autorisation de la Police du Bâtiment se fait au cas par cas. En présence de modénatures, lorsque l’isolation extérieure n’est pas proscrite en raison de l’intérêt patrimonial, l’autorisation se fait sous condition de reconstituer les éléments de décor (encadrements, volets, modénatures, pilastres, relief Art-Déco etc). La reconstitution des décors étant onéreuse le plus souvent, il est conseillé au pétitionnaire d’isoler par l’intérieur.

Pour l’instant à Strasbourg, nous avons vu peu de cas où des maisons ou des immeubles sont isolés par l’extérieur alors qu’ils possèdent des modénatures ou un décor. Ce sont le plus souvent les bâtiments les plus simples qui sont isolés (ceux avec encadrements et appuis de fenêtres et un éventuel bandeau entre les étages).


Le plus souvent ce sont les encadrements de fenêtres qui disparaissent au profit d’une façade lisse (ex : 42-44 rue Trajan). Les volets battants sont aussi souvent supprimés au profit de volets roulants (ex : 21 rue Constantin).


Dans certains cas, les propriétaires reconstituent les encadrements de fenêtres, dans un style approchant la façade originale. C’est le cas par exemple du 43a rue de Saint-Dié et 49 rue Trajan.

Les immeubles s’inscrivant dans le mouvement moderne ont une façade lisse, sans décor, mais est ce qu’une isolation extérieure ne dénaturerait pas malgré tout ce type de façade ?

Pour les façades avec un décor important, deux cas de figure, soit l’isolation extérieure est prohibée, ou alors il faut reconstituer l’ensemble des décors. Dans les exemples ci-dessous, pour le 62 rue Saint-Aloïse, la façade est inscrite en tant que bâtiment remarquable dans le PLU, pas d'isolation extérieure possible, alors que pour le 39 rue Trajan l'isolation serait autorisé sous réserve de reconstituer intégralement les décors.


Cités d’habitat social

Strasbourg dispose de nombreuses cités d’habitat social sur cette période. En 1922, l'Office Public d'Habitation à Bon Marché (OPBHM) est créé sous l'impulsion du maire socialiste Jacques Peirotes). Par exemple les cités Jules Siegfried ou Georges Risler à Neudorf.

La Ville commence à avoir des demandes de bailleurs sociaux pour isoler ce type de bâtiment. En pratique il est demandé au pétitionnaire de reconstituer ou préserver les éléments de décor.

Il existe d’importantes aides pour les bailleur sociaux et les enjeux d’économie d’énergie pour les locataires (baisse de charges) devraient favoriser davantage d’isolation extérieure pour ce type de grands ensembles. Il est difficile d’isoler par l’intérieur lorsque ce type d’immeuble est occupé.

Un bon exemple d’isolation en cours se trouve dans le quartier Suisse au 14-18 rue de Genève. Il s’agit d’un ensemble des années 1950 comportant 5 bâtiments, mais dont les plans et les décors correspondent encore à ce qui s’est construit dans les années 1930 dans le secteur.

Nous remercions Bruno Siméon, architecte conseil de la Ville, de nous avoir informés de ce chantier.

Chapitre 4 : Isolation des bâtiments entre 1945 et 1979

Cette période est réputée concentrer les logements les plus énergivores mais aussi les plus coûteux en terme de charges (ascenseur, chauffage collectif, entretien des espaces verts…) . La plupart du temps les immeubles n’ont aucun décor. C’est la période moderne de l’après guerre où il a fallut construire vite et beaucoup (trente glorieuses avant le premier crash pétrolier en 1973). Parfois on trouve une fresque sur un pignon ou des façades en béton brut. Le style brutaliste est très rare sur le bâti résidentiel strasbourgeois. On peut le rencontrer sur des bâtiments commerciaux ou des écoles, comme l’amphithéâtre de l’UFR Mathématique et Informatique à l’Esplanade. Ce type de façade ne devrait pas, pour des raisons patrimoniales, être isolé par l’extérieur.


Les grands ensembles, à l’aspect parfois triste, font parfois d’une pierre deux coups avec l’isolation extérieure : des baisses de charges importantes et des façades plus gaies et colorées. C’est aussi parfois l’occasion d’ajouter des panneaux solaires sur le toit ou sur un pignon quand il est bien orienté (exemple : 61 rue du Jura à l’Esplanade). Les grandes copropriétés s’entourent de professionnels (maître d’oeuvre, société d’audit thermique...) qui facilitent les demandes d’aides mais qui permettent aussi de prendre en compte les besoins esthétiques (couleurs, motifs, nouvelles ferronneries, ajouts ou agrandissement de balcons, etc).

Pour certaines cités d’habitat social, les travaux d’isolation extérieure ont été aussi l’occasion d’améliorer l’esthétique et le confort des habitants avec l’ajout de balcons (ex : cité Nucléaire à Cronenbourg, cité du Hohberg). Ce type de travaux, de grande ampleur, se fait aussi grâce à des subventions importantes consenties aux bailleurs sociaux par les collectivités.


Pour les copropriétés construites pendant cette période, l’isolation extérieure est également souvent l’occasion d’améliorer l’esthétique des façades. Un bon exemple est le 100 route des Romains (résidence Victor Hugo), la façade a gagné en esthétisme grâce à des motifs colorés et de nouvelles ferronneries. Cette opération a bénéficié d’importantes subventions, avec un accompagnement par un maître d’oeuvre, qui a sans doute permis également d’aboutir à un travail de qualité.

Un autre exemple très réussi, l’immeuble 23 rue de Thann à Strasbourg-Neudorf ou des brise -soleils coulissants colorés ont été ajoutés. Les travaux ont été réalisés par un maitre d’oeuvre, l’agence M2V3 Architectes9.


A l’inverse, parfois des éléments décoratifs sont perdus lors des travaux de rénovation et d’isolation, comme cette vaste fresque « organique » en tesselle sur le pignon de l’école maternelle du Hohberg.

Conclusion

Outre la problématique du décor, rappelons la raison d’être de l’isolation extérieure . L’objectif initial est d’arriver à un bon niveau de performance énergétique, à minima pour respecter la loi, qui vise la suppression des passoires thermiques. Cela demande un budget important et de réelles compétences techniques. Le risque avec cet enjeu important c’est d’en « oublier » le décor tout aussi indispensable que la performance énergétique. Tel que la loi a été formulée, le décor, le volume, les lignes, les matériaux – c’est à dire tout ce qui constitue l’essence du patrimoine – ont été en grande partie omis, se reposant sur la responsabilité des collectivités chargés de délivrer les permis et les entreprises chargées de conseiller les clients et réaliser les travaux. En dehors de toute question financière, si le maître d'ouvrage (propriétaire) n'est pas sensible à la question patrimonial il y a un véritable risque de perte de décor.

Dans cette étude nous avons montré que le type de bâti le plus problématique en terme de perte de décor était celui de la période 1918/1945, résidentiel, des maisons ou de petits immeubles (souvent moins de 12 logements) appartenant à des particuliers, qui ne bénéficient souvent pas d’une assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) ou d’un maître d’oeuvre (architecte). Dans le cas des grosses copropriétés, des bailleur sociaux, ou des organismes publics, ils savent s’entourer de professionnels où la question de l’esthétique est, nous l’avons vu, souvent bien intégrée. Nous avons vu aussi que la Ville de Strasbourg est particulièrement attentive aux demandes d’isolations extérieures même en dehors des secteurs historiques d’ores et déjà protégés. Quand il est possible d’isoler par l’extérieur, la Ville demande à ce que les décors soient reconstitués.

Malgré tout, il peut arriver que les recommandations en terme de reconstitution du décor ne soient pas suivies. C’est particulièrement problématique pour les secteurs résidentiels homogènes, soulignés dans le PLU, comme le Quartier des Quinze, Cronenbourg Saint-Florent, les quartiers du CREPS ou des Romains à Koenigshoffen etc. Il y a un véritable risque d’ érosion, suppression, ou de falsification du décor. Le maître d’ouvrage d’une maison ou d’un immeuble intégrera la question de l’esthétique des façades, soit en isolant par l’intérieur, soit en reconstituant certains décors, soit en ne faisant rien, tandis que la maison mitoyenne pourra complètement occulter les décors. Le législateur a fait de l’enjeu de l’esthétique des façades un choix individuel plutôt que collectif.

Nous avons vu que les centres villes et quartiers à forte densité patrimoniale sont bien protégés. Le risque est surtout dans les faubourgs et les secteurs résidentiels, il y a un véritable risque de dégradation du bâti, un mitage du patrimoine qui en supprimerait les qualités d’ensemble. Ce qui fait la qualité d’un ensemble résidentiel ou d’une cité c’est souvent l’intégrité de l’ensemble et pas seulement un bâtiment en particulier.

Le cas étudié ici à Strasbourg peut s’étendre à d’autres collectivités, les grandes villes bien sur mais aussi les communes de moindre importance. On notera tout de même une grande différence entre les métropoles, mieux équipées en terme de connaissances et ressources pour répondre aux problématiques techniques et esthétiques. Les communes de moindre importance pourraient souffrir davantage d’une dégradation du bâti. C’est d’autant plus vrai à la campagne où il y a un vrai risque d’appauvrissement des qualités des façades11. Nous avons déjà vu, par exemple, des porches cintrés d’anciennes fermes du XVIIIe, transformés en fenêtre rectangulaire, le risque est encore plus grand avec les demandes d’isolations extérieures qui peuvent altérer complètement la perception du bâti.

Même en reconstituant les décors, on perd l’authenticité du bâti. Le résultat n’est jamais exactement le même, on ne fait que singer ce qui existait déjà. Chez les fournisseurs (Weber, STO, etc) des entreprises chargées de l’isolation extérieure, le catalogue des produits permettant de reconstituer les décors s’est étoffé, mais ce ne sera jamais à l’identique, et toutes les modénatures et éléments de décor ne sont de loin pas disponibles12,13.

Exemple de façade reconstituée à « l’identique », 8 rue de l'Abbé Lemire, on voit que les motifs ont été simplifiés, même si le résultat est approchant, on perd la vérité du bâti


Il est indispensable, a minima, qu’un inventaire photographique14 du bâti existant soit effectué, avant tout travaux d’isolation extérieure, pour permettre aux chercheurs mais aussi tout simplement aux citoyens, de connaître l’histoire de leur ville et ainsi conserver une mémoire pour les générations futures. Sans ce travail d’inventaire, il y a un véritable risque de falsification des mémoires, chacun croyant se souvenir de ce qui se trouve sous la nouvelle façade. Cet inventaire devrait être facilement accessible, en ligne via un site dédié. Malheureusement de nos jours, le recours à Google Street View pour comparer l’évolution des façades avant/après est devenu la norme, avec l’usage que l’on sait de l’exploitation des données personnelles, pour afficher de la publicité ciblée. Il faudrait idéalement que ce type de service soit public, idéalement national pour des raisons pratiques et de mutualisation des coûts, voir éventuellement régional ou local (à l’échelle des collectivités).

« utopie ? », Grüss Aus 001, 2013, au Pavillon de l'Arsenal à Paris, photographie par l'artiste Nicolas Moulin

Cette volonté de tout vouloir standardiser, « mettre en boîte » comme le disait si justement l’écologiste Pierre Rabhi est une tendance de notre époque. La reconstitution des décors n’est qu’un pis-aller, faute de mieux, mais elle permet néanmoins d’évoquer l’ancienne façade. Et puis l’oeil a besoin d’être stimulé, imagine t-on une ville, des faubourgs, sans aucun décor ? Ce serait à coup sur inhumain et aliénant, digne des utopies des architectes de l’architecture moderne. L’ « ornement est un crime » selon un ouvrage écrit en 1908 par Adolf Loos. Pourtant un monde sans poésie, sans arbre, sans parc, sans décor, serait-il encore vivable ? N’en déplaise à Adolf Loos ou Le Corbusier, « l’inutile » n’est pas seulement nécessaire, il est vital. Les proportions, les couleurs, sont tout aussi utiles que l’ornement et ce dernier n’est pas toujours nécessaire, mais quand il est là, doit-on forcément le supprimer pour céder aux injonctions thermiques et économiques de notre époque ?

L’être humain est fait ainsi, sujet aux modes, ce qu’il déteste à une époque, ce qu’il détruit ou abhorre, il le consacre une ou deux générations après. Les exemples ne manquent pas. Hier c’était l’Art Nouveau, demain ce sera l’Art Déco, le modernisme ou le brutalisme. Faut-il pour autant tout conserver ? Non bien sûr, c’est au cas par cas, à minima ce travail de mémoire, d’inventaire photographique est indispensable pour la postérité et garder une trace de la vérité du bâti tel qu’il a existé.

Quand l’isolation extérieure est techniquement et légalement possible, il faudrait dans l’idéal que les façades soient améliorées par rapport à l’existant. Nous avons vu que dans le cas des immeubles après 1945, c’était souvent le cas et l’on peut s’en réjouir. Quand les façades sont crépies, on améliore souvent, par la couleur ou de nouveaux garde- corps, l’existant. Les maîtres d’ouvrages font souvent même mieux en ajoutant des balcons notamment dans les cités d’habitat social. Toutefois l’architecture brutaliste (façade brute en béton) risque d’être malmenée, dans ce cas l’isolation intérieure serait plus appropriée. Pour les bâtiments avant 1918, du fait de la présence fréquente d’éléments en grès, il ne devrait pas être souvent possible d’isoler par l’extérieur – du moins là où les collectivités ou les élus seront attentifs aux questions de conservation du patrimoine.

Le vrai enjeu, en ville, est donc sur la période de l'entre deux guerres 1918-1945. La reconstitution des décors, même partielle, évoque le passé de ces édifices, pas encore centenaires, et à peine étudiés en histoire de l’Art. Le risque d’un effondrement des qualités de ce patrimoine est réel si l’on n’y prête pas un minimum d’attention. N’oublions pas qu’il est aussi possible d’isoler par l’intérieur même si il faut faire face à d’autres problématiques. Le curseur est à trouver entre patrimoine et performance énergétique.

Nous savons que les guerres aboutissent, lors de la reconstruction, à une réduction du décor, même lorsqu’elle se fait « à l’identique » ou dans un style approchant de l’original. On peut penser par exemple à l’ancienne Douane à Strasbourg mais aussi à toutes ces villes allemandes reconstruites dans un style parfois proche de l’original15. En comparaison, le terme de « lutte » est parfois évoqué contre le réchauffement climatique. Pour rester dans le vocabulaire martial, cette « lutte » ou cette « guerre », pourrait aboutir à une transformation radicale du paysage si on n’y prête pas attention. Lorsque le législateur ne prête attention qu’aux chiffres (consommation de Kwh / m², montant des factures) ou à une lettre « A, B, C, etc »), il en oublie notre cadre de vie qui passe aussi par la qualité du bâti. Cette « guerre » ne doit pas se transformer en champ de ruine pour le décor sous prétexte de moins consommer. Consommer moins, oui, mais en préservant, voir en améliorant notre environnement urbain.

cité végétale issu des recherches de l'artiste Luc schuiten

L’urgence, aussi bien climatique que législative, donne peu de temps à l’invention, les délais donnés aux propriétaires sont très courts16,17. Pourtant parmi les exemples que nous avons donnés, nous avons vu qu’il était parfois possible d’allier isolation et création. La modernisation des façades n’est pas quelque chose de nouveau en soi, la ville s’est toujours reconstruite sur elle-même, il faut simplement veiller à ce que, sous prétexte d’isoler les bâtiments, on évite d’enlaidir la Ville, au contraire cela devrait être une opportunité pour améliorer le paysage urbain. Les villes au bâti écologique sont encore à peine dans notre imaginaire. Mieux qu’une restitution du décor, c’est d’une nouvelle grammaire dont ont besoin nos façades, mais plus largement nos villes, avec plus d’arbres, de parcs, davantage de production locale, de proximité. Des auteurs, comme les dessinateurs belges Luc et François Schuiten, donne des pistes de réflexion futuriste pour bousculer nos imaginaires18.

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’isolation n’est qu’un aspect parmi bien d’autres (transport, production, loisirs etc), un changement de nos modes de vie, nos façons d’habiter, vivre et travailler est plus que nécessaire. Le jour où l’énergie sera trois fois plus chère qu’elle ne l’est aujourd’hui, on ne pourra pas isoler une deuxième fois ou détruire ce qui aura été rénové à grand frais. Notre modèle de société doit être plus sobre et moins inégalitaire, il doit s’inscrire dans une démarche globale pour vivre en harmonie et de façon écologique sur notre unique planète. Ce n'est pas dans le « Metavers » (des mondes virtuels) qui faut investir, mais au contraire dans davantage de proximité, de fraternité et de convivialité. C’est seulement lorsque les façades refléteront cette harmonie entre nature et habitat qu’on pourra considérer que l’homme habite sa planète de façon pérenne.

Fabien Romary
Fondateur d'Archi-Wiki

Première publication sur Archi-Wiki le 05/01/2023

Références

  1. https://faq.hellio.com/interdiction-location-logements-g-2023 [archive]
  2. https://edito.seloger.com/actualites/france/2025-locataires-de-passoires-thermiques-pourront-obliger-proprietaire-a-faire-travaux-interview-43857.html [archive]
  3. Sophie Eberhardt in «La préservation de l’image de la ville à Strasbourg aux prémices du XXe siècle » Entre composition, recomposition et sauvegarde https://www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2016-1-page-167.htm [archive]
  4. Entre France et Allemagne, de la ville ancienne à la Neustadt de Strasbourg : la construction du regard patrimonial [archive], thèse par Sophie Eberhardt, thèse soutenue en 2015
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_monuments_historiques_de_Strasbourg [archive]
  6. https://scmha.alsace/objectifs-missions/ [archive]
  7. https://www.strasbourg.eu/comment-se-deroule-la-revision-extension-du-psmv [archive] consulté le 19/12/2022
  8. Selon le service de la voirie de la Ville de Strasbourg que nous avons eu en ligne, cette largeur de trottoir peut varier localement, selon la situation
  9. Migration d’humidité et de vapeur dans les parois du bâti ancien [archive]. Je remercie Jérôme Rapinat de m'avoir signalé ce rapport.
  10. https://www.grand-est.developpement-durable.gouv.fr/pour-comprendre-et-renover-le-bati-ancien-en-a193.html [archive]
  11. A ce sujet voir cette article des Dernières Nouvelles d'Alsace, Un « scandale » national [archive], 23/11/2022
  12. Voir par exemple chez Weber (groupe Saint-Gobain) [archive]
  13. Produits STO [archive], voir aussi : https://www.sto.fr/s/press/a2m2p000008qC4NAAU/mod%C3%A9natures-de-fa%C3%A7ade-sur-mesure-sur-ite [archive]
  14. A minima photographique, dans l’idéal il faudrait aussi que la question des matériaux d’origine soit prise en compte. Une fois isolé par l’extérieure on ne sait plus quelles matériaux il y avait en dessous (béton, crépis, pierre, bois …). Dans l’idéal ce travail d’inventaire devrait être effectué de façon systématique avant tout travaux d’isolation extérieure.
  15. Les exemples de « Wiederaufbau », reconstructions, sont nombreux, mais on peut donner en exemple le centre ville de Fribourg ou encore ceux de Francfort-am-Main, Dresde ou l’on a recherché à reconstruire en se rapprochant le plus possible des styles originaux
  16. A l’échelle national, 90000 logements consommant plus de 450Kwh d’énergie finale sont concernés au 1er janvier 2023. Il seront 1,7 millions (DPE G) en 2025, voir la source [archive]
  17. https://www.gouvernement.fr/actualite/interdiction-a-la-location-des-logements-avec-une-forte-consommation-d-energie-des-2023 [archive]
  18. Voir les fabuleuses cités Végétales de Luc Schuiten [archive]

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