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Actualité:Partage des connaissances : la voie du milieu

De Archi-Wiki

26/01/2018


Parc du Heyritz - Neudorf

Récemment je discutais avec un de mes meilleurs amis de l'opportunité d'écrire un nouvel article sur Archi-Wiki : comment convaincre de nouveaux contributeurs à Strasbourg mais aussi et surtout dans d'autres villes puisque c'est le but du site.

Pour lui il n'y avait pas besoin de convaincre, les futurs contributeurs doivent déjà être convaincus du principe collaboratif, ils doivent "simplement" avoir connaissance qu'Archi-Wiki existe.

Mon ami croit fermement au modèle d'Archi-Wiki, c'est-à-dire au partage des connaissances. Il est lui-même informaticien, et fait partie des gens qui pensent - comme moi - qu'il ne faut pas s'attaquer au système, mais le démoder1.

Cette phrase me rappelle un aphorisme de Gandhi Vous devez être le changement que vous voulez voir dans le monde2.

Pour mon ami il ne faut pas essayer de convaincre la planète entière de l'utilité du partage des connaissances mais travailler avec les réseaux et les personnes déjà organisés et convaincus par le partage des connaissances3. Avant de suivre cette voie, la voie du milieu, je voulais expliquer ici pourquoi je ne tenterai pas de changer le système déjà en place.

De nos jours, en 2018 donc, la difficulté c'est qu'on se retrouve avec des vents contraires qui paradoxalement se rejoignent avec des intérêts différents - nous allons voir pourquoi. L'information - la connaissance - est accessible, sur internet, en très large majorité, de façon quantitative, à travers des sites marchands. Les services publics se modernisent en permettant l'accès aux informations à travers le numérique, mais les sociétés marchandes sont bien plus efficaces. Sociétés marchandes et services publics ne sont que les deux faces d'un même système, il est nécessaire qu'une troisième voie émerge : la voie du milieu.

Sociétés marchandes

Pour faire simple, on a des sociétés géantes comme Google ou Facebook4 qui brassent chaque jour des milliards d'informations et exploitent de façon extrêmement lucrative l'ensemble de ces données. Ces sites sont gratuits, pratiques et rendent de grands services.

Facebook, à titre d'exemple, brasse à lui tout seul un milliard de nouvelles photos chaque jour5 !

Lorsqu'on brasse autant d'informations il faut une architecture robuste, du personnel compétent et un modèle économique pour équilibrer le tout.

Le vrai souci, c'est que ces informations ne sont pas réutilisables, elles sont stockées dans une boite noire. C'est comme si, en contrepartie de l'utilisation gratuite du site marchand, vous donniez vos données. C'est bien connu, lorsque le service est gratuit, c'est que c'est vous le produit6.

Concrètement, les données de Facebook ou Google ou d'une façon générale toutes les sociétés, qui fonctionnent à travers des brevets logiciels ou des copyrights, ne permettent pas qu'on les copient. Les innovations, comme les données, sont protégées par ces sociétés et ne sont pas réutilisables. Les données sont stockées de façon opaque et leurs algorithmes d'exploitation ou d'affichage des données ne sont pas publiés.

Rien de neuf, ce modèle de fonctionnement est celui de toutes les sociétés marchandes et la loi de la compétition, de la concurrence, que se livrent chaque jour les entreprises capitalistes : c'est la loi du plus performant. Certains y voient un comportement darwinien qui permettrait que seuls les meilleurs restent.

D'autre part, la plupart des gros acteurs du web sont des sociétés américaines, ce qui signifie que les données ne sont pas sur le sol Français ou Européen.

Institutions et services publics

Par institutions, nous entendons tous les services publics, collectivités territoriales, Etat et Universités. En gros, tout ce qui n'est pas du domaine marchand privé ou de l'associatif.

Les Institutions et les services publics fournissent de plus en plus des données accessibles via internet7. C'est une grande évolution. Rappelons que les institutions (collectivités, universités, etc) se financent grâce aux sociétés marchandes et aux impôts directs et indirects que tout le monde paie.

Pourtant, de nombreuses données produites à travers les institutions ou les services publics ne sont pas accessibles au public ou ne sont pas librement réutilisables.

Dans les domaines qui nous concernent, nous parlons de données8 en architecture, archéologie, histoire de l'art, images de bâtiments, plans et documents d'archive etc...

Les raisons du manque de volonté des institutions à partager sont multiples :
- pour des raisons financières, le développement d'une plateforme pour partager les données à un coût
- pour des raisons techniques, car il faut maîtriser des concepts et des outils pour suivre les développements (maîtrise d'ouvrage)
- pour des raisons humaines parce que tel ou tel service n'a pas connaissance qu'il est possible de partager les données via un site internet ou tout simplement n'en voit pas l'utilité
- les raisons peuvent être aussi légales, par exemple les droits des documents ne permettent pas leur publication publique

Nous nous intéresserons ici plus particulièrement aux raisons humaines qui freinent le partage.

Pourquoi les institutions ne partagent-elles pas autant qu'elles le devraient ?

Avec le temps et l'expérience, je me suis rendu compte que parfois les institutions (et les hommes et les femmes qui les servent) ne partageaient par l'information pour une question de préservation d'intérêt particuliers. Quelque part les institutions souhaitent, comme les sociétés marchandes, être visibles et avoir la primeur dans la restitution de l'information. C'est un facteur humain compréhensible mais qu'il faut expliciter pour bien le comprendre, car cela peut surprendre.

En dehors des sites internet et des opendata, les institutions partagent leurs informations à travers des conférences, des expositions, des visites, des revues scientifiques, et surtout des livres. Le fait que la connaissance des institutions et des universitaires soit parfois restituée uniquement à travers des supports physiques explique l'inertie (parfois plusieurs années9) dans la restitution des recherches au public.

Entre elles, les institutions se font paradoxalement concurrence. Le partage n'est pas automatique entre les collectivités, chacun gardant souvent les informations pour soi, même lorsqu'elles n'en on pas l'utilité pour un ouvrage ou une conférence à venir.

J'ai mis beaucoup de temps à comprendre ce qui me dépassait complètement intellectuellement : pourquoi les institutions et universitaires ne partagent-ils pas systématiquement leurs découvertes.

La réponse, c'est que si les institutions et universitaires partageaient au gré de leurs découvertes, elles n'auraient plus la primeur des informations. On pourra donc les "doubler" ! Imaginons qu'un service partage ses recherches quotidiennement (ou régulièrement) sur des immeubles ou tout autre sujet de recherche, on pourrait imaginer un auteur (privé ou public) réutilisant ces données pour publier un livre ou faire une conférence avec les recherches d'un autre !

Dans le cas d'un étudiant en master ou en thèse, le problème est le même. S'il publie ses recherches régulièrement à travers un site, un autre étudiant ou chercheur pourrait utiliser ces travaux pour son propre master, sa thèse ou tout autre publication. Il y aurait donc à nouveau défaut dans la primeur des informations. C'est pourquoi il faudra attendre parfois de nombreuses années avant que ne soient disponibles les recherches d'un étudiant.

On imagine le sentiment de frustration immense que ressentirait un chercheur ou un étudiant s'il se faisait "voler" ses données pour la "gloire" d'un autre.

Je comprends donc maintenant pourquoi les institutions et les universitaires partagent à minima à travers internet leurs recherches, mais je trouve cela bien triste car on se retrouve parfois à financer (à travers les fonds publics) des recherches qui sont faites X fois et parfois en parallèle... Sans compter l'énergie et le temps perdu. C'est un changement de paradigme - donc politique - qui serait indispensable mais c'est un autre débat.

Encore une fois, je ne juge pas les institutions, ni les universitaires, je fais juste un constat.

Coût des ouvrages

Les ouvrages sont une source précieuse, malheureusement l'accès n'est pas toujours aisé et a un coût important si on veut les acquérir. Quand on achète un ouvrage, c'est rarement pour le feuilleter ou le conserver dans sa bibliothèque, mais plutôt pour le lire, ce qui prend beaucoup de temps.

Certains ouvrages ne sont pas disponibles dans les bibliothèques municipales, il faut se rendre dans les bibliothèques universitaires, ce qui freine encore l'accès à la connaissance. Et tout ceci prend encore du temps.

Les chercheurs amateurs prendront le temps qu'il faut pour assouvir leur besoin de découverte et de connaissance. Par contre, le grand public, que fait-il lorsque l'architecture n'est pas sa spécialité et qu'il a besoin d'un renseignement ponctuel ? Il cherche sur internet. Parfois il trouve, parfois ne trouve pas, mais dans l'immense majorité des cas lorsqu'il ne trouve pas, il abandonnera ses recherches parce qu'il n'aura pas connaissance ou conscience des institutions à solliciter ou à visiter.

Pour les étudiants aussi, c'est difficile de se constituer une bibliothèque avec des ouvrages qui valent le plus souvent plus de 30 euros pièce. Le problème est le même pour les familles modestes ou éloignées des grandes villes. C'est pourquoi un accès plus systématique aux résultats des recherches via internet ferait gagner du temps et serait plus pratique pour tout le monde.

La troisième voie : une forme de résistance

Ce que j'appelle par troisième voie c'est tout ce qui ne ressort par des deux premières catégories, c'est-à-dire le domaine privé marchand et les services publics. On parle donc des initiatives de la société civile, les personnes privées, et les associations à but non lucratif pour partager l'information et les données architecturales.

Lors d'une visite, j'entendais récemment une expression que j'affectionne « Il y a modernité dès qu'il y a rupture » et qui définirait bien cette voie du milieu entre public et privé.

Pour bien comprendre l'enjeu, il faut parler ici d'efficience. Finalement, quel résultat veut-on obtenir ?

Un maximum de connaissances, crédibles, accessibles au plus grand nombre pour un coût minimal pour la collectivité.

Les sociétés marchandes donnent accès, au plus grand nombre, à une grande quantité d'informations mais avec pour corollaire l'exploitation des données recherchées ou publiées dans le but de vendre des produits, bref internet n'est que le prolongement de la société de consommation avec les dégâts environnementaux et écologiques que l'on sait. En soit, ce n'est pas internet qui est une révolution, mais l'usage qu'on en fait10.

Les services publics font un travail remarquable et indispensable mais malheureusement leur visibilité est très limitée par rapport aux sociétés marchandes qui sont bien plus performantes dans ce domaine. Paradoxalement, nous l'avons vu et expliqué, le résultat des recherches sera le plus souvent accessible au bout de plusieurs années via des expositions, conférences, visites et des ouvrages.

Les moyens des services publics étant par définition limités, il s'agit de trouver de nouvelles voies pour que l'ensemble des données existantes (privées/publiques) soit accessible au public de façon pluridisciplinaire, libre et crédible.

Ainsi, depuis de nombreuses années et dès les début du web, des sites se sont créés pour partager la connaissance.

Dans les domaines qui nous intéressent, on trouve ainsi de nombreux sites permettant de trouver des informations architecturales gratuitement. Par exemple :
- Pss-Archi.eu [archive]
- Archi-guide [archive]
- Wikiarquitectura [archive]
- Structurae [archive]
- Wikipédia [archive]
- et bien sûr, votre serviteur Archi-Wiki [archive]

Cette liste est bien sûr loin d'être exhaustive. Tous ces sites ont pour points communs de traiter d'architecture et de partager les informations aux internautes. Ces sites ne sont pas redondants, car ils portent chacun un projet différent (ce qui n'empêcherait pas d'envisager des fusions selon les opportunités).

Ces sites témoignent de la diversité dans la façon de présenter les informations11. Certains sites sont plus portés sur l'architecture moderne, d'autres sur l’ingénierie, d'autres sur l'histoire de l'art ou encore présentent l'information dans un contexte généraliste.

Cette troisième voie, que je nomme aussi "voie du milieu", est une forme de résistance. Elle fait appel au civisme de chacun, elle est la voie de l'action concrète, du don. Plutôt que de garder pour soi des années de recherches, des collections de photos ou de cartes postales, publions les données sur internet à défaut d'en publier un ouvrage. Les sites collaboratifs participent aussi à l'éducation populaire car ils donnent accès à un contenu qu'on trouve dans les livres ou les institutions de façon moins accessible (coût des ouvrages, accès, horaires, temps passé etc).

La voie du milieu se nourrit des recherches et des outils des deux premiers groupes, c'est-à-dire des sociétés marchandes et des institutions. Google n'est-il pas "mon ami" ? Google Street View rend de très grands services également et Facebook aussi. De très nombreux ouvrages anciens sont également numérisés à travers "Google Books"12. Prenons le meilleur de ces sites, car ils sont performants.

Les institutions délivrent une information d'une très grande richesse et qualité. Les services publics sont financés à travers nos impôts, il est donc normal que les recherches soient mises à disposition du public. On peut regretter le fonctionnement actuel qui consiste à ne pas tout partager et à attendre la publication d'ouvrages ou l'inauguration d'expositions, mais maintenant que nous en avons expliqué les raisons et que nous savons pourquoi, il s'agit d'être pragmatique et d'agir afin que les données soient exploitables et consultables par le plus grand nombre.

Un site collaboratif, pour être crédible, doit citer ses sources, ce qui fait connaître dans le même temps les ouvrages que produisent les professionnels. C'est un cercle vertueux. Sur un site collaboratif, ce n'est pas tant les auteurs qui sont importants, mais la qualité des sources consultées et citées.

Conclusion

Création, accès et partage des données via les trois types d'acteurs

Pour se développer, la voie du milieu a également besoin d'être très structurée et techniquement aussi robuste que les sociétés marchandes ou institutions publiques. Finalement ses difficultés propres sont les mêmes que celles des autres acteurs.

Ces trois façons de fonctionner ne s'opposent pas, mais sont complémentaires. Google affiche bien les données de Wikipédia par exemple. Ou encore, la société civile se nourrit des recherches des institutions (et inversement aussi!). Il ne faut pas que chaque acteur reste arc-bouté sur son fonctionnement mais apprenne à travailler ensemble dans l'intérêt et le développement de tous. L'important finalement c'est de s'améliorer et d'apprendre de l'autre. La connaissance appelle la connaissance, les lecteurs des sites collaboratifs d'aujourd'hui seront les lecteurs d'ouvrages demain et pourquoi pas les auteurs d'après-demain.

Nous vivons sur la même petite planète et nos intérêts doivent dépasser nos égos. Plaçons-nous au niveau des valeurs universelles de partage et d'humanité, nous avons un intérêt commun, qui est celui de la recherche de la vérité et du progrès dans le meilleur sens qu'a ce mot.

Je suis intimement convaincu que les sites collaboratifs prendront de plus en plus d’ampleur ces prochaines années car ils sont efficients écologiquement et économiquement. Avec très peu de moyens on peut faire beaucoup et d'un point de vue écologique, les bases de données sont épurées de tout ce qui est superflu13. Finalement les sites collaboratifs agissent comme des systèmes néguentropique14 parce qu'on vise une forme d'organisation selon un certain idéal15. L'avenir des sites collaboratifs est dans l'inter-connexion, comme c'est le cas déjà pour Wikipédia avec les commons16.

Pour se développer, Archi-Wiki va donc dans les prochains mois/années, se rapprocher, autant que possible, des acteurs, fondations et associations existantes qui œuvrent pour le bien commun. Ces structures3 sont de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux organisées, preuve que le modèle du partage est en bonne voie.

Finalement le partage des connaissances via des structures libres est une prise de conscience, souvent un cheminement intellectuel, car il est plus simple aujourd'hui de partager sur Google ou Facebook et donc de maintenir le modèle dominant.

Fabien Romary
Fondateur d'Archi-Wiki

Références

  1. https://positivr.fr/bernard-werber-systeme-societe-revolution-demode-livre-voyages/ [archive]
  2. http://jolouvet.free.fr/fichiers/recueil/images/gandhi.htm [archive]
  3. a et b Wikimédia, Framasoft, Openstreetmap...
  4. Les fameux GAFA [archive]
  5. http://www.rue89strasbourg.com/nazim-fates-il-est-urgent-dexpliquer-en-quoi-consiste-lintelligence-artificielle-130596 [archive]
  6. J'ai abordé cette question dans un précédent article "Contribution ou travail gratuit ?" du 05/07/2017 http://www.archi-wiki.org/Actualit%C3%A9:Contribution_ou_travail_gratuit_%3F [archive]
  7. via l'opendata [archive] par exemple
  8. Mais le cas est en réalité praticable à tous les domaines de notre économie
  9. A titre d'exemple le travail de l'inventaire de la Région Alsace a duré 6 ans pour la Neustadt. Autre exemple l'Exposition "Strasbourg, un laboratoire d'Europe" aura nécessité 4 ans de travail
  10. Utopie du logiciel libre, du bricolage informatique à la réinvention sociale, Sébastien BROCA
  11. voir à ce sujet un article que j'avais déjà écrit le 20/04/2013 Un contenu pour faire des découvertes
  12. https://books.google.fr [archive]
  13. Voir l'exemple de Facebook et son milliard de photos postées chaque jour ou encore Google et ses dizaines de millions de serveurs
  14. https://fr.wikipedia.org/wiki/Néguentropie [archive]
  15. Dans le cas d'Archi-Wiki c'est la Méthodologie
  16. https://commons.wikimedia.org [archive]